• aniel Arasse, Histoires de peintures

    Bien sûr, il s’agit d’un travail d’historien. Mais Arasse est, fut et reste un peu trop passionné pour un historien. Sous la théorie, la passion déborde. Passion de peinture et passion de peintres. Des peintres de la Renaissance italienne, de l’époque classique et même avec quelques incursions dans l’art contemporain. Son propos est d’une intelligence lumineuse et même ses partis pris les plus tordus, les plus tirés par les cheveux sont passionnants à suivre, à filer. Ils nous aident à regarder. Les théories de Daniel Arasse, pertinentes sans aucun doute, sont magnifiquement construites, chevillées dans une documentation érudite et avec une logique d’analyse très brillamment construite, mais ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est le chemin qu’elles nous tracent, ces théories. Les démonstrations, juteuses de cette jubilation de l’œil que le verbe gourmand mais rationnel de Daniel Arasse nous propose deviennent un prétexte à regarder ce que nous n’avions pas encore vu et que nous ne parviendrions sans doute pas à voir tout seuls. C’était déjà son parti pris dans ces autre livres, Le détail ou On n’y voit rien. Ce guidage logovisuel est comme un échaffaudage. Quand il a joué son rôle pour approcher, par le détail, par le détour et par une sorte de méfiance à l’égard du tableau tel qu’il se donne à voir, il disparaît : la peinture soudain redevient visible.

    Ce n’est pas le moindre paradoxe du talent de cet historien que de nous mettre en situation de nous aider à nous déprendre de l’histoire, de la vision historienne de la peinture, sa façon d’insister sur ce qui a été fait pour ne pas être vu , ce petit escargot invisible du premier plan ou ce paysage enfumé du fond de décor. Au fond, c’est un historien pervers.


    Lisez, lisez, je vous en supplie sa faussement méthodique analyse de la Chambre des époux de Mantoue, sa relecture du commentaire de Foucault sur Velasquez, son éblouissant texte sur l'anachronisme, etc.
    Avec Arasse, l’histoire fait la courte échelle au plaisir, l’historien utilise l’espoir pour nous hisser à la jouissance de la peinture. Au fond, c’est presque un vicieux. Il sait qu’on ne peut plus jouir directement, immédiatement de la peinture. C’est trop tard. Alors il biaise, il se fait historien oblique de la peinture. Il fait semblant d’avoir sur la peinture un discours savant, érudit, un discours d’historien sage et rationnel. Il le fait très bien.

    Très crédible. Mais en fait, ça ne l’intéresse pas. Il s’en fout au fond, Arasse de ce qui explique le tableau, son iconographie, mais s’il se saisit du tissu des anecdotes, où se mêlent la grande et la petite histoire, c’est pour donner le change, pour nous conduire, mine de rien à voir ce que nous ne voyions pas tout en regardant, il nous désigne l’invisible, à défaut de nous le montrer. Il y a aussi de l’humour et de l’ironie.


    Le livre, qui retranscrit une série d’émissions de France Culture, est malheureusement de très médiocre qualité : papier pelucheux et grisâtre, reproductions vieillottes, typographie et mise en page vulgaires. Mais il est accompagné d’un enregistrement sur CD très agréable à écouter.